




Histoire d’une petite addiction.
Il y a ces livres qui ne sont que des objets, qu’on ne lit que pour mieux posséder l’objet en question. La lecture prolonge l’acte d’achat.
La lecture se fait dans le lieu et le temps présents, le design de couverture est si fort qu’il devient opaque et ne permet pas d’aller au-delà de l’objet-livre, de s'engouffrer dans l'histoire. L’histoire n’est pas un au-delà spatio-temporel, c’est une justification de l’objet-livre.
J’ai lu un livre à la couverture fluo. Rose ou orange, je ne sais pas vraiment, elle était surtout fluo. Avec pour titre l’agrume, j’ai même cru un moment qu’il reniflait l’orange mais en fait, non, il sentait juste le livre.
Ces petits livres dont le profil est si ridiculement maigre, ces livres qui n’auront aucun intérêt à venir s'écraser dans la bibliothèque, ces petits livres que je voudrais répartir sur un panneau, comme ça jetés au hasard mais quand même de face.
Ces petits livres si courts qu’on n'a pas le temps d’oublier cette couleur fluo de la couverture. Refermer le livre et se dire « l’agrume », agrume avec sa matière de mot si particulière. Agrume qui intègre alors cette petite liste de mots préférés...
« Puisse le Très-Haut ouvrir enfin les yeux des Américains, mes compatriotes, afin qu’ils cessent de mettre de la mayonnaise sur des poires fraîches. Amen. »
Un petit extrait qui donne le ton de ce livre de Raymond Loewy, au cas où vous n’auriez pas déjà accroché avec le titre incisif dont je ne me lasse pas, c’est devenu un leitmotiv, eh oui, la laideur se vend mal.
Une entrée en matière plutôt négative mais ce fait est énoncé comme un constat et c’est ce constat qui est d’ores et déjà encourageant.
Raymond Loewy est français, il quitte la France pour les Etats-Unis au lendemain de guerre de 14. Le petit Raymond est curieux, ambitieux et il a de la suite dans les idées. Fasciné par la pleine expansion des modes de production américains, il s’étonne toutefois de la laideur des produits manufacturés en série. Les produits sont de qualité et en quantité mais laids. Le but des constructeurs se limite pour l’instant à ce que « ça marche ». Mais Raymond, lui, pense pouvoir améliorer l’esthétique générale de la machine tout en réduisant son coût de production et en la perfectionnant. Et avec lui, naît le métier d’esthéticien industriel.
Il regrette le manque d’imagination des fabricants. Ses idées arrivent à point nommé à l’heure où la saturation est proche. La concurrence guette alors le marché américain et Loewy compte bien y ajouter son grain de sel.
On le suit à travers des exemples concrets. Il repense aussi bien une glacière électrique comme le design des paquets de Lucky Strike. La diversité des objets sur lesquels il travaille est sans limite, son bon sens envahit les foyers américains. L’étendue des domaines sur lesquels il intervient est très large car il reste en dehors de toute entreprise, il entretient donc des rapports de conseillers face à ses clients.
Les étapes de son travail sont clairement énoncées, de l’étude du marché, au produit fini en passant par l’esquisse et la maquette. L’organisation rigoureuse dont il fait preuve liée à une extraordinaire volonté qui relève même de l’acharnement rendent compte d’un goût pour le travail bien fait où l’à peu près n’a pas lieu d’être. Loewy devient vite un homme d’affaires et son destin se transforme en success story.
Au débat sur l’harmonie entre la fonction et la forme, il est évidemment partisan de la beauté par la fonction (n’oublions pas que nous sommes dans les années 30-40-50) mais il tient à aller plus loin en énonçant : « la Beauté par la Fonction ET la Simplification ».
Tout est présenté de manière si concrète qu’on apprend réellement de façon très agréable tant le ton du livre est…rebondissant ! Il serait d’ailleurs bien difficile de le classer, est-ce une autobiographie ? un peu, oui, un traité sur le design industriel ? aussi, oui, mais c’est également une étude sociologique sur les drôles de mœurs de nos amis les Américains, un bon cours sur les techniques de ventes et vous pourrez également y retrouver les quelques recettes de cuisine préférées de monsieur Raymond Loewy ainsi qu’un petit recueil d’histoires drôles. Si, si.
Le tout agrémenté de reproductions photographiques évidemment, puis de croquis de l’auteur himself et chose que j’ai apprécié tant j’ai trouvé cela inhabituel, un mini-cours de typographie à chaque chapitre.
Loewy a marqué son temps en contribuant pour une large part à la conception de produits manufacturés outre-atlantique, mais il reste encore d’actualité tant ses idées découlent du bon sens.
Avec une petite reproduction en couverture. Je l’avais acheté dans le but de mieux connaître son exégèse. J’avais quelques restes de son histoire : commandé par Khalil Bey, également possesseur du Bain Turc d’Ingres, caché par un rideau de velours rouge, il s’était trouvé dans les mains de Lacan, célèbre psychanalyste avant d’atterrir au Musée d’Orsay. Un peu rapide, non ? Mes restes du lycée. Et c’était justement ça le problème, le lycée.
Je me rendais compte au fil de la lecture que je ne savais pas comment regarder l’Origine du Monde. On me l’avait présenté vers 15-16 ans, âge auquel soit vous pouffez, soit vous feignez de ne pas être offensé, mais vous êtes rarement subjugué par sa beauté car l’œuvre vous est présentée d’un point de vue historique, le rapport que vous entretenez avec elle n’est donc pas direct. Et depuis, j’avais conservé ce point de vue historique.
Quand enfin, j’allais la voir au Musée d’Orsay, j’étais d’abord confrontée à sa petite taille. Le tableau cessait d’être une image et devenait objet et je comprenais ainsi au-delà de toute théorie qu’on ait pu le convoiter en tant qu’objet de désir. J’imaginais le rideau puis l’autre cache en bois peint en trompe-l’œil par André Masson. J’imaginais son poids, je l’imaginais dans un intérieur plus personnel que ne l’est ce grand mur.
Je n’ai pas eu l’occasion d’aller revoir l’Origine du Monde après avoir lu le livre. Mais je me souviens d’une grande toile à ses côtés, l’enterrement à Ornans ?, je sais qu’il n’est pas loin. Les regards en biais des visiteurs qui feignaient de s’intéresser à la toile voisine. Il y avait ceux qui s’insurgeaient, les pères de famille qui éloignaient leurs enfants .Il y avait aussi ceux qui s’approchaient pour franchement examiner la toile avec dans leur attitude, une sorte de provocation du genre « moi, je sais, non je ne suis pas choqué », comme si en connaissant le tableau et son histoire, ils n’avaient plus aucune barrière et pouvaient aller au-delà de la contemplation. Et bien sûr, ils en rajoutaient. Ils ne considéraient plus le tableau comme objet de désir, c’était un nu historique à examiner et leur attitude face à la toile en devenait obscène. Mais n’est-ce pas là que réside l’ignorance ? A trop vouloir faire entrer l’œuvre dans la culture, on la dénature et elle perd son sens de l’interdit.
La toile n’est pas exposée dans un espace à l’abri des regards et le visiteur qui la contemple le fait à la vue de tous. Certains, même cultivés, sont certainement gênés devant cette toile et tente d’annihiler cette sexualité affirmée en examinant la toile, en la replaçant dans un contexte historique, en pensant que leur attitude mettra une distance mais elle ne fait que mettre en évidence cette gêne et rend celle-ci obscène.
Quant à savoir si l’œuvre doit être exposée autrement, ça n’est pas de mon ressort de répondre à cette question. Simplement, en l’exposant aussi ouvertement, le musée tente de la minimiser en la mettant sur le même plan que les autres toiles de Courbet.
La lecture du livre m’a permis de comprendre les différentes positions qu’ont eu ses différents spectateurs. Je dois avouer que j’ai survolé son histoire aux alentours de la deuxième guerre mondiale, mon but n’était pas de suivre le tableau à la trace.
Voilà. Et moi j’étais là dans le métro avec mon livre. Au début je ne le cachais pas, pensant qu’une grande majorité connaissait ledit tableau mais après quelques murmures « dis donc, qu’est-ce qu’elle lit la demoiselle ? » j’écrasais sa couverture sur mes genoux pour ne pas être dérangée. Quelques fois, histoire de sonder un peu mes co-passagers, je le sortais ouvertement. Je n’ai souvenir de personne ayant reconnu le tableau. C’est à cause du regard des gens dans le métro que j’en suis venue à me poser ces questions. Je pouvais me comporter comme ces personnes dont j’ai parlé plus haut et étudier l’histoire de l’origine du monde en affichant la une de mon livre. Mais le plus souvent j’ai préféré la cacher, que l’acte de lire soit déjà quelque chose de plus intime, plus secret et non soumis aux interprétations de mes voisins. Je prenais cela très à cœur. Je tenais à ce que ma position devant la toile soit contemporaine et non historique.
Ca faisait quelques semaines que je les voyais en librairie la réalité de l’artiste et écrits sur l’art (couverture noire) j’hésitais toujours au dernier moment, il y avait toujours autre chose à lire. Mais la semaine dernière, je l’ai acheté, ça y est.
J’ai finalement opté pour la réalité de l’artiste parce que c’est un manuscrit inachevé alors qu’ écrits sur l’art n’est qu’un recueil de textes et autres lettres éparses et j’avais eu le malheureux hasard de l’ouvrir sur la page où il écrivait à Barnett Newman que sa femme était enceinte, je m’étais dit qu’un échange épistolaire entre Rothko et Newman pouvait être plus riche que ça.
J’avais lu quelques mots de Rothko dans je ne sais plus quel catalogue de musée, sur le fait que les couleurs sont comme les acteurs d’un tableau, qu’elles interagissent entre elles, toute une référence à l’univers du théâtre …Je m’attendais avec la réalité de l’artiste à quelque chose de très « expressionnisme abstrait ». Eh oui, qui n’est pas fan de ces grands color fields ?
Oui, mais non, le manuscrit n’a été rédigé que vers 1940. Une quinzaine d’années avant la période dite expressionnisme abstrait.
Je découvre un Rothko que je ne connaissais pas, d’abord grâce aux reproductions au milieu de l’ouvrage mais aussi dans ses références. L’antiquité, la Renaissance, seulement quelques artistes du Xxème en fin d’ouvrage, Beaucoup de psychanalyse, la manière dont un enfant perçoit l’art, comment un artiste peut en arriver à produire tel art…
C’est intéressant de voir à quel point, transparaît la personnalité de l’artiste dans ce livre. Ce n’est pas vraiment un manifeste mais il y a engagement. Il n’y a pas cette distance qu’on trouve dans les livres théoriques sur l’art, Rothko s’approprie ses références, il les porte et s’implique dans son discours.
Il aurait mis sa pratique picturale en suspend pendant un an pour écrire ce manuscrit, comme si à ce moment-là, il ne pouvait peindre et devait passer par l’écrit. Il est dit que l’écriture du livre a permis d’aller vers les futures abstractions qui firent sa renommée. On est dans un avant, quelque chose se prépare.
Quelques lignes de l’introduction de Christopher Rothko : « Il nous parle de ce que fait l’artiste, de ce qu’est son rapport aux idées, et de la façon dont il s’y prend pour les exprimer. » L’introduction est un peu longue, et elle donne le sentiment qu’un écran est posé entre le manuscrit et le lecteur, ce n’est pas Mark Rothko que l’on lit directement mais Mark Rothko relu et corrigé pendant x années. J’aurai peut-être préféré la lire après le livre.
Rothko commence sur un ton un peu geignard, sur le statut de l’artiste mais c’est comme une mise en jambe : il pose les bases de sa relation aux autres en tant qu’artiste.
« Sentir la beauté c'est donc participer à l'abstraction à travers un agent particulier. En un sens, c'est un reflet infini de la réalité. Car si nous connaissions l’apparence de l’abstraction elle-même, nous ne ferions qu’en reproduire l’image . »
« Un tableau est l’énoncé par l’artiste de ses notions de la réalité dans les termes de discours plastique. En ce sens, c’est au philosophe plutôt qu’à l’homme de science qu’il faut comparer le peintre. »
quelques passages m’ont été plus difficiles à décortiquer :
« En vérité, l’équilibre entre pragmatisme et rationalité découle de notre acceptation de la relativité, dans laquelle les alternances du rationnel et du dogmatique constituent un modèle dans lequel nous pouvons reconnaître les rythmes de la vie. »
Rothko emploie un vocabulaire bien précis qui est souvent difficilement traduisible et on le sent malheureusement dans la traduction, comme quand on regarde un film en vf. Les mots ne sont pas aussi bien appuyés, atmosphère est bien plat à côté de mood , et contenu pour subject matter ? (Ces mots sont donnés entre parenthèses au lecteur).
Alors en allant farfouiller sur Amazon, je tombe sur l’édition en anglais. Et cette couverture ! C’est celle du manuscrit original (reproduite en noir et blanc dans la réalité de l’artiste). Elle a définitivement plus de caractère. Pourquoi n’avons-nous droit qu’à cette couleur beige-maronnasse ? Et l’œuvre reproduite en couverture date de 1957 bien après la rédaction dudit manuscrit. Non, je suis déçue , déçue. Ne faîtes pas la même erreur que moi, achetez-le en anglais (si vous êtes fluent, cela va sans dire).
Du coup, je vais peut-être acheter Ecrits sur l’art, certains sont plus contemporains de la période qui m’intéresse chez Rothko et je crois qu’il ne parle pas que de la grossesse de sa femme.
Catastrophe from Claire Costa on Vimeo.
Et tombe la nuit... from Claire Costa on Vimeo.