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lundi 13 avril 2009

Tadao Ando




Cette publication est le fruit de sept entretiens entre Michael Auping, commissaire du  Musée d'Art Moderne de Fort Worth (Texas), et Tadao Ando, architecte Japonais. Étalés sur 4 ans, les entretiens accompagnent la construction du musée et invite Tadao Ando à définir quelques concepts clés de son architecture.




Sur le centre : 

"L'idée d'un centre est très intéressante : c'est un concept plutôt occidental. Lors de son voyage au Japon, Roland Barthes a dit que c'était un pays qui ne semblait pas avoir de centre ; doté d'une grande profondeur, mais dépourvu de centre. Je crois que je porte en moi cet aspect du Japon. Pour moi, le centre d'un édifice est toujours la personne qui s'y trouve, celle qui expérimente l'espace depuis l'intérieur d'elle-même. Le défi de concevoir un espace suffisamment généreux pour permettre à chacun de devenir le centre."



Sur la lumière et l'obscurité :

"Si vous voyez la lumière, c'est grâce à l'obscurité. Dans ma maison d'Osaka, on entrait par un espace sombre et, à mesure qu'on avançait, plusieurs ouvertures, bien que restreintes, permettaient l'entrée de la lumière. Grâce à l'obscurité on sentait la forte présence de la lumière. [...] En général, il fait relativement sombre à l'intérieur d'une maison japonaise traditionnelle, Eh bien, quand vous êtes assis dans une pièce sombre et que vous regardez un jardin éclairé par la lumière naturelle, vous pouvez commencer à sentir la relation fondamentale qui lie la lumière et l'obscurité, et la raison pour laquelle elles ont besoin l'une de l'autre pour s'exprimer. Je l'ai senti dans la maison de mon enfance. J'aime que les gens parlent de la lumière dans mes édifices, mais je pense qu'il est tout aussi important de prêter attention aux ombres. Elles jouent un rôle très important. L'ombre et l'obscurité contribuent à la sérénité et au calme. Je pense que l'obscurité offre la possibilité de réfléchir et de contempler.
[...]


Les zones d'obscurité sont fondamentales, et je pense même, pour employer une image, que ces zones communiquent avec des strates de création plus ou moins profondes. Il me semble que les philosophes, les poètes, et tous ceux qui passent une grande partie de leur vie en train de réfléchir à des choses essentielles ont, dans l'endroit le plus reculé de leur paysage mental, ce que j'appellerais une cicatrice. C'est quelque chose de profond en eux, ou dans leur passé qui les amène à penser la vie d'une façon différente. Cette cicatrice leur donne envie de se battre et la force de l'exprimer. Je pense à l'architecte Daniel Libeskind, par exemple. Il est juif et je crois qu'il vit avec la cicatrice d'être juif, la cicatrice de l'histoire difficile des Juifs. Tel me paraît être l'imaginaire qui guide sa créativité. Et ses édifices contiennent justement d'importantes zones d'obscurité."Gras



Sur le mur :

"Quand les murs commencent à émerger du sol, ils ont une présence très forte. Ils proviennent de la terre et semblent pousser à partir d'elle. [...] Ils annoncent l'espace de l'édifice. Et quand on assiste au moment où les murs émergent du sol, comme vous l'avez fait, cela laisse en nous une impression très forte. Et c'est encore plus saisissant quand le mur n'a aucune ouverture. C'est comme une affirmation monolithique.
[...]
Un mur est un objet qui interroge. Quand vous regardez un mur, il y a un espace devant et derrière lui. Un mur lie deux espaces. Il peut interroger cette relation ou vous faire réfléchir sur cette relation. On peut toujours poser la question de savoir, par exemple, ce qu'il y a derrière un mur. Un mur devrait encourager les gens à penser. 
[...] 
Si vous regardez un mur devant vous, vous pouvez le percevoir comme un objet. Si vous regardez le mur de côté, vous comprenez qu'il sépare l'espace. Si ensuite il se raccorde à un autre mur, vous commencerez à le voir comme un conteneur d'espace. Alors le mur fonctionne comme un abri, comme une protection, véhicule un sentiment de sécurité concernant les éléments. C'est la fonction la plus primitive d'un mur, et c'est un des aspects les plus importants en architecture. Créer des espaces qui inspirent un sentiment de bien-être est le principal but de la construction d'un mur. Définir ses caractéristiques physiques est un défi. Un mur doit revendiquer sa présence en termes de forme et de matérialité, et vous faire sentir qu'il a son propre pouvoir et sa propre présence, sans pour autant s'imposer par la force ni vous intimider, mais plutôt en inspirant la confiance."




Sur la monumentalité :

"Quand vous visitez à Rondchamp l'église de Le Corbusier, vous ne pouvez pas dire que c'est un édifice grand, mais vous pouvez dire qu'il a des caractéristiques monumentales. Son emplacement dans le paysage et la façon dont on l'approche, favorise une sensation d'anticipation. Ce n'est pas par sa taille, mais la façon dont il se dresse dans le paysage à mesure qu'on l'approche qui nous donne la sensation d'être arrivé dans un endroit important. Le contexte et l'approche sont très importants. La même chose est vraie dans un intérieur. À Rondchamp, l'impression de grandeur de l'espace est véhiculée par la façon dont les plafonds se haussent aux bons endroits et à la bonne hauteur. On peut parler là d'éléments monumentaux."

mardi 14 novembre 2006

L'agrume

L'agrume
Valérie Mréjen
Editions Allia


Histoire d’une petite addiction.

Il y a ces livres qui ne sont que des objets, qu’on ne lit que pour mieux posséder l’objet en question. La lecture prolonge l’acte d’achat.

La lecture se fait dans le lieu et le temps présents, le design de couverture est si fort qu’il devient opaque et ne permet pas d’aller au-delà de l’objet-livre, de s'engouffrer dans l'histoire. L’histoire n’est pas un au-delà spatio-temporel, c’est une justification de l’objet-livre.
J’ai lu un livre à la couverture fluo. Rose ou orange, je ne sais pas vraiment, elle était surtout fluo. Avec pour titre l’agrume, j’ai même cru un moment qu’il reniflait l’orange mais en fait, non, il sentait juste le livre.
Ces petits livres dont le profil est si ridiculement maigre, ces livres qui n’auront aucun intérêt à venir s'écraser dans la bibliothèque, ces petits livres que je voudrais répartir sur un panneau, comme ça jetés au hasard mais quand même de face.

Ces petits livres si courts qu’on n'a pas le temps d’oublier cette couleur fluo de la couverture. Refermer le livre et se dire « l’agrume », agrume avec sa matière de mot si particulière. Agrume qui intègre alors cette petite liste de mots préférés...

jeudi 27 juillet 2006

la laideur se vend mal

la laideur
se vend mal
Raymond Loewy

« Puisse le Très-Haut ouvrir enfin les yeux des Américains, mes compatriotes, afin qu’ils cessent de mettre de la mayonnaise sur des poires fraîches. Amen. »

Un petit extrait qui donne le ton de ce livre de Raymond Loewy, au cas où vous n’auriez pas déjà accroché avec le titre incisif dont je ne me lasse pas, c’est devenu un leitmotiv, eh oui, la laideur se vend mal.
Une entrée en matière plutôt négative mais ce fait est énoncé comme un constat et c’est ce constat qui est d’ores et déjà encourageant.

Raymond Loewy est français, il quitte la France pour les Etats-Unis au lendemain de guerre de 14. Le petit Raymond est curieux, ambitieux et il a de la suite dans les idées. Fasciné par la pleine expansion des modes de production américains, il s’étonne toutefois de la laideur des produits manufacturés en série. Les produits sont de qualité et en quantité mais laids. Le but des constructeurs se limite pour l’instant à ce que « ça marche ». Mais Raymond, lui, pense pouvoir améliorer l’esthétique générale de la machine tout en réduisant son coût de production et en la perfectionnant. Et avec lui, naît le métier d’esthéticien industriel.

Il regrette le manque d’imagination des fabricants. Ses idées arrivent à point nommé à l’heure où la saturation est proche. La concurrence guette alors le marché américain et Loewy compte bien y ajouter son grain de sel.
On le suit à travers des exemples concrets. Il repense aussi bien une glacière électrique comme le design des paquets de Lucky Strike. La diversité des objets sur lesquels il travaille est sans limite, son bon sens envahit les foyers américains. L’étendue des domaines sur lesquels il intervient est très large car il reste en dehors de toute entreprise, il entretient donc des rapports de conseillers face à ses clients.
Les étapes de son travail sont clairement énoncées, de l’étude du marché, au produit fini en passant par l’esquisse et la maquette. L’organisation rigoureuse dont il fait preuve liée à une extraordinaire volonté qui relève même de l’acharnement rendent compte d’un goût pour le travail bien fait où l’à peu près n’a pas lieu d’être. Loewy devient vite un homme d’affaires et son destin se transforme en success story.

Au débat sur l’harmonie entre la fonction et la forme, il est évidemment partisan de la beauté par la fonction (n’oublions pas que nous sommes dans les années 30-40-50) mais il tient à aller plus loin en énonçant : « la Beauté par la Fonction ET la Simplification ».

Tout est présenté de manière si concrète qu’on apprend réellement de façon très agréable tant le ton du livre est…rebondissant ! Il serait d’ailleurs bien difficile de le classer, est-ce une autobiographie ? un peu, oui, un traité sur le design industriel ? aussi, oui, mais c’est également une étude sociologique sur les drôles de mœurs de nos amis les Américains, un bon cours sur les techniques de ventes et vous pourrez également y retrouver les quelques recettes de cuisine préférées de monsieur Raymond Loewy ainsi qu’un petit recueil d’histoires drôles. Si, si.
Le tout agrémenté de reproductions photographiques évidemment, puis de croquis de l’auteur himself et chose que j’ai apprécié tant j’ai trouvé cela inhabituel, un mini-cours de typographie à chaque chapitre.
Loewy a marqué son temps en contribuant pour une large part à la conception de produits manufacturés outre-atlantique, mais il reste encore d’actualité tant ses idées découlent du bon sens.



mardi 4 juillet 2006

L'origine du Monde

L'Origine du Monde
Histoire d'un Tableau de Gustave Courbet
De Thierry Savatier

Petit inventaire des diverses activités de la civilisation métrolienne le matin :
Il y a ceux qui dorment encore, quelques-unes tentent de parfaire leur maquillage, d’autres écoutent de la musique, certains ne font rien, les autres lisent. Tout le monde se jauge, on regarde dans le miroir de la blonde à paillettes pour constater que le mascara bleu, décidément ce n’est plus possible, on fredonne très intérieurement la musique qui émane du casque ambulant à notre droite, on lit par-dessus l’épaule de son voisin et on tente d’établir son portrait psychologique grâce au seul titre de son livre (comment ça, vous ne faîtes pas ça ?).

Moi, je lisais l’Origine du Monde, Histoire d’un tableau de Gustave Courbet.

Avec une petite reproduction en couverture. Je l’avais acheté dans le but de mieux connaître son exégèse. J’avais quelques restes de son histoire : commandé par Khalil Bey, également possesseur du Bain Turc d’Ingres, caché par un rideau de velours rouge, il s’était trouvé dans les mains de Lacan, célèbre psychanalyste avant d’atterrir au Musée d’Orsay. Un peu rapide, non ? Mes restes du lycée. Et c’était justement ça le problème, le lycée.

Je me rendais compte au fil de la lecture que je ne savais pas comment regarder l’Origine du Monde. On me l’avait présenté vers 15-16 ans, âge auquel soit vous pouffez, soit vous feignez de ne pas être offensé, mais vous êtes rarement subjugué par sa beauté car l’œuvre vous est présentée d’un point de vue historique, le rapport que vous entretenez avec elle n’est donc pas direct. Et depuis, j’avais conservé ce point de vue historique.

Quand enfin, j’allais la voir au Musée d’Orsay, j’étais d’abord confrontée à sa petite taille. Le tableau cessait d’être une image et devenait objet et je comprenais ainsi au-delà de toute théorie qu’on ait pu le convoiter en tant qu’objet de désir. J’imaginais le rideau puis l’autre cache en bois peint en trompe-l’œil par André Masson. J’imaginais son poids, je l’imaginais dans un intérieur plus personnel que ne l’est ce grand mur.

Je n’ai pas eu l’occasion d’aller revoir l’Origine du Monde après avoir lu le livre. Mais je me souviens d’une grande toile à ses côtés, l’enterrement à Ornans ?, je sais qu’il n’est pas loin. Les regards en biais des visiteurs qui feignaient de s’intéresser à la toile voisine. Il y avait ceux qui s’insurgeaient, les pères de famille qui éloignaient leurs enfants .Il y avait aussi ceux qui s’approchaient pour franchement examiner la toile avec dans leur attitude, une sorte de provocation du genre « moi, je sais, non je ne suis pas choqué », comme si en connaissant le tableau et son histoire, ils n’avaient plus aucune barrière et pouvaient aller au-delà de la contemplation. Et bien sûr, ils en rajoutaient. Ils ne considéraient plus le tableau comme objet de désir, c’était un nu historique à examiner et leur attitude face à la toile en devenait obscène. Mais n’est-ce pas là que réside l’ignorance ? A trop vouloir faire entrer l’œuvre dans la culture, on la dénature et elle perd son sens de l’interdit.
La toile n’est pas exposée dans un espace à l’abri des regards et le visiteur qui la contemple le fait à la vue de tous. Certains, même cultivés, sont certainement gênés devant cette toile et tente d’annihiler cette sexualité affirmée en examinant la toile, en la replaçant dans un contexte historique, en pensant que leur attitude mettra une distance mais elle ne fait que mettre en évidence cette gêne et rend celle-ci obscène.
Quant à savoir si l’œuvre doit être exposée autrement, ça n’est pas de mon ressort de répondre à cette question. Simplement, en l’exposant aussi ouvertement, le musée tente de la minimiser en la mettant sur le même plan que les autres toiles de Courbet.
La lecture du livre m’a permis de comprendre les différentes positions qu’ont eu ses différents spectateurs. Je dois avouer que j’ai survolé son histoire aux alentours de la deuxième guerre mondiale, mon but n’était pas de suivre le tableau à la trace.

Voilà. Et moi j’étais là dans le métro avec mon livre. Au début je ne le cachais pas, pensant qu’une grande majorité connaissait ledit tableau mais après quelques murmures « dis donc, qu’est-ce qu’elle lit la demoiselle ? » j’écrasais sa couverture sur mes genoux pour ne pas être dérangée. Quelques fois, histoire de sonder un peu mes co-passagers, je le sortais ouvertement. Je n’ai souvenir de personne ayant reconnu le tableau. C’est à cause du regard des gens dans le métro que j’en suis venue à me poser ces questions. Je pouvais me comporter comme ces personnes dont j’ai parlé plus haut et étudier l’histoire de l’origine du monde en affichant la une de mon livre. Mais le plus souvent j’ai préféré la cacher, que l’acte de lire soit déjà quelque chose de plus intime, plus secret et non soumis aux interprétations de mes voisins. Je prenais cela très à cœur. Je tenais à ce que ma position devant la toile soit contemporaine et non historique.

samedi 27 mai 2006

Le Danseur des Solitudes


Le Danseur des Solitudes
Georges Didi-Huberman
Aux Editions de Minuit


Je viens de refermer ce livre. Le danseur des solitudes. Déjà un titre évocateur. Je l’ai choisi pour le titre et pour Didi-Huberman, encore une fois, c’est un hasard qui fait que je me penche sur un de ses livres, une parenthèse heureuse après quelques petites déceptions dans mes récentes lectures. Je l’ouvre et je sais que je vais aimer, que je vais aimer le ton, que je vais aimer le sujet. Alors facilement je me laisse emportée.

Le point de départ de ce livre, j’hésite à l’appeler essai, c’est la rencontre avec ce danseur espagnol, Israël Galvàn, de sa performance chorégraphique Arena. Le sujet est subtilement amené, « on danse le plus souvent pour être ensemble ». Et doucement, émerge ce monde fait de solitude, de flamenco, de tauromachie… Et on y plonge, on ne reste pas dans une contemplation superficielle de l’expression des émotions. « Dans l’arène on est nu, et en même temps on est revêtu d’une interprétation, celle que demande l’œuvre. On est à nu parce qu’on est dans la clarté de l’expression ».

On ne nous rabâche pas de vieux discours sur le rapport à la vie, à la mort, aux passions. C’est bien plus subtil. Il n’y a pas de lieu commun sur le flamenco et encore moins sur la tauromachie. On est saisi.

On plonge dans un monde plus que dans un genre de danse. « Danser seul donc. Mais pour danser, au pluriel, ses solitudes. Refuser de plier son corps à la contrainte de l’unique et l’unité. Tout faire, en revanche, pour se plier-déplier sans cesse, pour se multiplier soi-même. »

On comprend le rapport de la danse aux mots sans aucune intellectualisation trop lourde.
Les pages sont ponctuées de ces mots en italiques, des mots en espagnol parce que c’est dans cette langue que s’exprime toute la multiplicité des sens. Ces petites lettres penchées, leur sonorité à la fois chantante et franche, les mots en italiques apparaissent comme des incisions dans le flot restant des mots droits et ronds qui remplissent les pages. Comme si à certains endroits, on avait gratté les mots pour revenir à la source de leur signification. Ce phénomène (mettre les mots espagnols en italique) est tellement répété qu’il en donne cette impression presque rétinienne.
Didi-Huberman explore les mots, ils les décortiquent pour nous dévoiler toute leur richesse sémantique. Ils les pèsent comme chacun des mouvements du danseur, comme chacune des impulsions du torero.
Et puis on approfondit bien sûr les notions de duende si chère à Federico Garcia Lorca, le duende cette force sous-jacente et le temple, une manière d’adoucir ses gestes tout en les accordant à leur puissance intérieure, le temple c’est ce qui fait que la tauromachie est un art.

Didi-Huberman décrit cette danse, cette vision du monde comme il le ferait d’une tragédie. Autour de ce monde se développe une esthétique qui relève réellement du tragique.
Je ne voudrais pas alourdir ici ce texte en paraphrasant le livre. Cela relève déjà d’un tour de force que de réussir comme le fait Didi-Huberman à approfondir ses impressions sans qu’elles perdent de leur tragique.

J’ai tenté en vain de faire une sélection de quelques citations, pour trancher je n’ai choisi que celle de Garcia Lorca :
« Il cherche son profil sûr,
Et le rêve le désoriente.
Il veut chercher son beau corps
Et trouve son sang ouvert. »

Je ne peux que vous conseiller de lire ce livre. Je n’avais aucun nom de torero en tête, je ne connaissais même pas Israël Galvàn (je crois même que je vais attendre un peu avant de me renseigner), et pourtant on ressent les choses même quand on n’y comprend pas grand chose. Je voudrais écrire comme Didi-Huberman, m’emparer d’un sujet, le choisir, le porter comme il le fait.

A déconseiller évidemment aux Brigitte Bardot et autres. Evidemment.


mercredi 26 avril 2006

Paul Klee Journal


Paul Klee
Journal


Les journaux et Klee… Toute une histoire. C’est le premier que je lis, et je suis plutôt contente de mon choix parce que même s’il est en grande partie du à la couverture rouge (oui mais avec la petite chaise, vous allez croire que j’achète tout ce qui est rouge) le journal retrace la vie du peintre de ses premiers souvenirs jusqu’en 1918 alors que Klee n’a que 39 ans (1879-1940).
Un sentiment de fraîcheur à la lecture, de regarde neuf d’un artiste en devenir.
Musique, poésie, peinture, Klee jongle entre les trois arts, il hésite quelques fois mais sait qu’il veut d’abord se construire en tant que personne avant de faire un choix professionnel.
Je ne suis pas familière avec le monde de la musique, mais quand Klee nous fait part des concerts auxquels il participe, des opéras auxquels il assiste, il arrive à communiquer cette passion. Communiquer ? Un journal intime qu’il ne voudra pas publier de son vivant, et pourtant oui, il nous fait sentir tout cela.
Le langage même traduit est léger, il est poétique.
Ses premières amours, ses voyages, ses études se mêlent à ses premières interrogations esthétiques. Et c’est justement ce mélange qui donne cette fraîcheur à ses réflexions sur l’art. Elles sont comme disséminées dans le flot des mots, de ses histoires sentimentales et le lecteur les découvre comme des petites perles. Klee est un artiste tout entier.
C’est terriblement exaltant de lire ses premiers balbutiements dans le monde de l’art lorsqu’on sait sa renommée post-hume. Comme s’il était déjà artiste avant de l’être. Comme un présage. Cela éveille la curiosité, on lit en écoutant . On le sent gagner en assurance.
Intéressant de vivre la naissance de cet artiste de l’intérieur, sans forcément aller vérifier son évolution artistique.
Quelques citations, je n’ai malheureusement choisi que des passages ayant trait à l’art, quelqu’un d’autre aurait pu avoir une toute autre sélection, le livre est tellement riche que les axes de lecture sont multiples :
« Au printemps 1901, j’établis le programme suivant : au premier chef, l’art de la vie, puis, en tant que profession idéale : l’art poétique et la philosophie ; en tant que profession réaliste : l’art plastique et, à défaut d’une rente : l’art du dessin (illustration ). »
« Je projette en surface, c’est-à-dire que l’essentiel doit toujours devenir visible, quand même ce serait impossible dans la nature dont la structure ne se prête pas à pareil style en relief. »
« La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre. »

Bonne lecture…

vendredi 14 avril 2006

Mark Rothko La réalité de l'artiste




Mark Rothko
La réalité de l’artiste



Ca faisait quelques semaines que je les voyais en librairie la réalité de l’artiste et écrits sur l’art (couverture noire) j’hésitais toujours au dernier moment, il y avait toujours autre chose à lire. Mais la semaine dernière, je l’ai acheté, ça y est.

J’ai finalement opté pour la réalité de l’artiste parce que c’est un manuscrit inachevé alors qu’ écrits sur l’art n’est qu’un recueil de textes et autres lettres éparses et j’avais eu le malheureux hasard de l’ouvrir sur la page où il écrivait à Barnett Newman que sa femme était enceinte, je m’étais dit qu’un échange épistolaire entre Rothko et Newman pouvait être plus riche que ça.

J’avais lu quelques mots de Rothko dans je ne sais plus quel catalogue de musée, sur le fait que les couleurs sont comme les acteurs d’un tableau, qu’elles interagissent entre elles, toute une référence à l’univers du théâtre …Je m’attendais avec la réalité de l’artiste à quelque chose de très « expressionnisme abstrait ». Eh oui, qui n’est pas fan de ces grands color fields ?

Oui, mais non, le manuscrit n’a été rédigé que vers 1940. Une quinzaine d’années avant la période dite expressionnisme abstrait.
Je découvre un Rothko que je ne connaissais pas, d’abord grâce aux reproductions au milieu de l’ouvrage mais aussi dans ses références. L’antiquité, la Renaissance, seulement quelques artistes du Xxème en fin d’ouvrage, Beaucoup de psychanalyse, la manière dont un enfant perçoit l’art, comment un artiste peut en arriver à produire tel art…

C’est intéressant de voir à quel point, transparaît la personnalité de l’artiste dans ce livre. Ce n’est pas vraiment un manifeste mais il y a engagement. Il n’y a pas cette distance qu’on trouve dans les livres théoriques sur l’art, Rothko s’approprie ses références, il les porte et s’implique dans son discours.

Il aurait mis sa pratique picturale en suspend pendant un an pour écrire ce manuscrit, comme si à ce moment-là, il ne pouvait peindre et devait passer par l’écrit. Il est dit que l’écriture du livre a permis d’aller vers les futures abstractions qui firent sa renommée. On est dans un avant, quelque chose se prépare.

Quelques lignes de l’introduction de Christopher Rothko : « Il nous parle de ce que fait l’artiste, de ce qu’est son rapport aux idées, et de la façon dont il s’y prend pour les exprimer. » L’introduction est un peu longue, et elle donne le sentiment qu’un écran est posé entre le manuscrit et le lecteur, ce n’est pas Mark Rothko que l’on lit directement mais Mark Rothko relu et corrigé pendant x années. J’aurai peut-être préféré la lire après le livre.

Rothko commence sur un ton un peu geignard, sur le statut de l’artiste mais c’est comme une mise en jambe : il pose les bases de sa relation aux autres en tant qu’artiste.

« Sentir la beauté c'est donc participer à l'abstraction à travers un agent particulier. En un sens, c'est un reflet infini de la réalité. Car si nous connaissions l’apparence de l’abstraction elle-même, nous ne ferions qu’en reproduire l’image . »

« Un tableau est l’énoncé par l’artiste de ses notions de la réalité dans les termes de discours plastique. En ce sens, c’est au philosophe plutôt qu’à l’homme de science qu’il faut comparer le peintre. »

quelques passages m’ont été plus difficiles à décortiquer :

« En vérité, l’équilibre entre pragmatisme et rationalité découle de notre acceptation de la relativité, dans laquelle les alternances du rationnel et du dogmatique constituent un modèle dans lequel nous pouvons reconnaître les rythmes de la vie. »

Rothko emploie un vocabulaire bien précis qui est souvent difficilement traduisible et on le sent malheureusement dans la traduction, comme quand on regarde un film en vf. Les mots ne sont pas aussi bien appuyés, atmosphère est bien plat à côté de mood , et contenu pour subject matter ? (Ces mots sont donnés entre parenthèses au lecteur).


Alors en allant farfouiller sur Amazon, je tombe sur l’édition en anglais. Et cette couverture ! C’est celle du manuscrit original (reproduite en noir et blanc dans la réalité de l’artiste). Elle a définitivement plus de caractère. Pourquoi n’avons-nous droit qu’à cette couleur beige-maronnasse ? Et l’œuvre reproduite en couverture date de 1957 bien après la rédaction dudit manuscrit. Non, je suis déçue , déçue. Ne faîtes pas la même erreur que moi, achetez-le en anglais (si vous êtes fluent, cela va sans dire).
Du coup, je vais peut-être acheter Ecrits sur l’art, certains sont plus contemporains de la période qui m’intéresse chez Rothko et je crois qu’il ne parle pas que de la grossesse de sa femme.