vendredi 5 janvier 2007

Du phénomène de la bibliothèque

Du phénomène de la bibiothèque
de Joseph Kosuth
du 27 oct au 23 dec 2006
Galerie Almine Rech, Paris



Book Cell
de Matej Krén
du 19 juil au 31 dec 2006
CAMJAP, Lisbonne








Chercher des yeux…à tâtons… La tête de travers, déchiffrer les tranches… Rebondir d’un titre sur l’autre, soulever quelques piles, et retrouver des trésors perdus derrière lesdites piles. Puis piocher, au hasard. L’ouvrir, faire défiler ses pages, le renifler, en lire quelques lignes.
Une bibliothèque. Post-its, marque-pages, annotations et croquis au crayon les jours de prudence mais parfois au stylo et même au surligneur fluo …marques d’appropriation qui peuvent en dire long sur leur lectrice (c’est peut-être pour ça qu’elle garde jalousement ses livres, who knows ?).



Les deux expositions qui m’ont amenée à faire cette petite digression sont malheureusement terminées. La première, du phénomène de la bibliothèque était une installation de Joseph Kosuth (40 ans d’art conceptuel à son actif le Joseph) à la galerie Almine Rech. Etaient présentés sur les murs de la galerie, des panneaux de verre sur lesquels étaient imprimées des photos de bibliothèque auxquelles étaient adjointes des citations de célèbres écrivains. Pour accéder aux-dits panneaux, le visiteur déambulait le long d’un passage laissé libre par des par-terres recouverts de livre, ceux-ci fournissant donc le contexte « bibliothèque » aux œuvres sur panneau.

La deuxième, Book Cell de Matej Krén est encore une installation mais cette fois-ci à Lisbonne dans le Hall du CAMJAP (Centre d’art moderne de la fondation Calouste Gulbenkian). Sur un plan hexagonal, sont empilés des livres à l’horizontal de manière à former une cellule close sur elle-même. Le visiteur est invité à pénétrer à l’intérieur de la-dite cellule et à la traverser en suivant un passage lumineux. Cette bande que constitue le passage divise le plan de la cellule en deux. De part et d’autre de cette bande, des miroirs réfléchissent à l’infini les tranches colorées des livres empilés non sans provoquer un certain vertige.


L’une est grise (comme la matière, en référence à la précédente exposition de Kosuth chez Almine Rech, celle où j’avais été surprise par une œuvre de Tino Seghal), l’autre est colorée (constituée des ouvrages édités par le CAMJAP depuis 50 ans, ils seront d’ailleurs remis en vente après démontage de l’installation). Pouin pouin pouin, ce serait tentant de continuer de comparer point par point ces deux installations mais sûrement rébarbatif pour le lecteur qui n’en aurait pas fait l’expérience. Inutile aussi de refaire une analyse de Kosuth et de la désignation de l’art, tout a déjà été dit et je ne comptais pas parler de l’expo chez Almine Rech avant d’avoir vu Book Cell à Lisbonne . Car si l’on comprend très bien en suivant le cheminement de Kosuth comment il peut en arriver à utiliser le livre comme matériau, lui qui joue avec la matière du langage, il semble que cet aspect linguistique de son travail se rencontre avec quelque chose de plus général qui me semble être dans l’air du temps, et ce, justement en regard de l’installation de Krén : la bibliothèque (à moins que ce ne soit qu’une obsession personnelle grandissante…).

Une bibliothèque a ceci d’impressionnant qu’elle contient en très peu de place un temps infini de mots. C’est le point de départ d’un grand nombre de voyage. Les livres s’additionnent, s’empilent un à un mais leur contenu est exponentiel (effet accentué par les miroirs dans l’installation de Krén). Chaque livre marque une rencontre avec son lecteur, rencontre parfois idéalisée, parfois manquée. Quel doux vertige que le choix d’un livre face à une bibliothèque ! Chaque livre représente un possible et leur mise à égalité sur l’étagère prodigue une certaine liberté.

Les livres de Book Cell étaient trop bien empilés pour qu’on ait pu en retirer un seul sans tout faire tomber, j’ai même pensé qu’ils étaient collés mais hypothèse a priori impossible étant donné qu’ils seront remis à la vente par la suite. Mais ceux du phénomène de la bibliothèque étaient simplement étalés par-terre sans colle… je n’ai malheureusement pas été chiche d’en prendre un même si après réflexion, je ne pense pas que cela aurait enlevé beaucoup à l’œuvre (non pas le fait que moi, juste moi, je prenne un bouquin en le cachant sous mon manteau mais plutôt que les livres soient disposés à cet effet) étant donné qu’ils semblaient presque tous être d’occasion et vu le nombre de doubles, je doute fort qu’ils aient appartenus à une bibliothèque particulière. Bref tant pis…

du phénomène de la bibliothèque, photo provenant du site de paris art, courtesy galerie almine rech

book cell, photos personnelles

4 commentaires:

Jean-Marc a dit…

Bonsoir Claire,
J'aime ce que vous écrivez sur la rencontre du lecteur avec un livre perdu sur une étagère, sur cette valse-hésitation, comme entre deux êtres attirés l'un par l'autre, mais trop timides pour se livrer. D'où l'idée de butiner, de chaparder quelques lignes par-ci, par-là, comme on vole un baiser. Récemment, j'eus la chance d'écouter Anne-Marie Garat aborder ce sujet lors d'une séance de signature d'autographes. Elle évoqua le fait que, lorsqu'on lit, inconsciemment, nous articulons silencieusement les mots couchés sur le papier. Pour reprendre une formule d'Anne-Marie qui m'a plu : "quand nous lisons, nous réactualisons l'auteur, nous lui donnons l'occasion de se réincarner en nous". Ah... Le verbe & la chair... Quelle histoire !

amel a dit…

En voyant ces photos incroyables, il me vient à l'esprit l'idéal de Borgès d'une bibliothèque totale...
Je n'ai même pas entendu parler de cette exposition impresionnante. Je vous renvoie à Kitab dans mes liens qui parle du livre, justement,
bien amicalement,
Amel sur le toit

Philippe Lipcare a dit…

Bonjour Claire,
merci, merci pour ce blog. Je partage votre obsession de la bibliothèque (vraiment dans l'air du temps, peut-être...), les photos que vous avez prises pour cet article sont impressionnantes.
Et j'aime John Currin aussi, beaucoup. Je reviendrai.

zasko a dit…

bjr

à l'inverse vous auriez pu un déposer un!

cette œuvre s'inscrit-elle comme acte de résistance face à linvasion numérique?