Le Danseur des Solitudes
Georges Didi-Huberman
Aux Editions de Minuit
Je viens de refermer ce livre. Le danseur des solitudes. Déjà un titre évocateur. Je l’ai choisi pour le titre et pour Didi-Huberman, encore une fois, c’est un hasard qui fait que je me penche sur un de ses livres, une parenthèse heureuse après quelques petites déceptions dans mes récentes lectures. Je l’ouvre et je sais que je vais aimer, que je vais aimer le ton, que je vais aimer le sujet. Alors facilement je me laisse emportée.
Le point de départ de ce livre, j’hésite à l’appeler essai, c’est la rencontre avec ce danseur espagnol, Israël Galvàn, de sa performance chorégraphique Arena. Le sujet est subtilement amené, « on danse le plus souvent pour être ensemble ». Et doucement, émerge ce monde fait de solitude, de flamenco, de tauromachie… Et on y plonge, on ne reste pas dans une contemplation superficielle de l’expression des émotions. « Dans l’arène on est nu, et en même temps on est revêtu d’une interprétation, celle que demande l’œuvre. On est à nu parce qu’on est dans la clarté de l’expression ».
On ne nous rabâche pas de vieux discours sur le rapport à la vie, à la mort, aux passions. C’est bien plus subtil. Il n’y a pas de lieu commun sur le flamenco et encore moins sur la tauromachie. On est saisi.
On plonge dans un monde plus que dans un genre de danse. « Danser seul donc. Mais pour danser, au pluriel, ses solitudes. Refuser de plier son corps à la contrainte de l’unique et l’unité. Tout faire, en revanche, pour se plier-déplier sans cesse, pour se multiplier soi-même. »
On comprend le rapport de la danse aux mots sans aucune intellectualisation trop lourde.
Les pages sont ponctuées de ces mots en italiques, des mots en espagnol parce que c’est dans cette langue que s’exprime toute la multiplicité des sens. Ces petites lettres penchées, leur sonorité à la fois chantante et franche, les mots en italiques apparaissent comme des incisions dans le flot restant des mots droits et ronds qui remplissent les pages. Comme si à certains endroits, on avait gratté les mots pour revenir à la source de leur signification. Ce phénomène (mettre les mots espagnols en italique) est tellement répété qu’il en donne cette impression presque rétinienne.
Didi-Huberman explore les mots, ils les décortiquent pour nous dévoiler toute leur richesse sémantique. Ils les pèsent comme chacun des mouvements du danseur, comme chacune des impulsions du torero.
Et puis on approfondit bien sûr les notions de duende si chère à Federico Garcia Lorca, le duende cette force sous-jacente et le temple, une manière d’adoucir ses gestes tout en les accordant à leur puissance intérieure, le temple c’est ce qui fait que la tauromachie est un art.
Didi-Huberman décrit cette danse, cette vision du monde comme il le ferait d’une tragédie. Autour de ce monde se développe une esthétique qui relève réellement du tragique.
Je ne voudrais pas alourdir ici ce texte en paraphrasant le livre. Cela relève déjà d’un tour de force que de réussir comme le fait Didi-Huberman à approfondir ses impressions sans qu’elles perdent de leur tragique.
J’ai tenté en vain de faire une sélection de quelques citations, pour trancher je n’ai choisi que celle de Garcia Lorca :
« Il cherche son profil sûr,
Et le rêve le désoriente.
Il veut chercher son beau corps
Et trouve son sang ouvert. »
Je ne peux que vous conseiller de lire ce livre. Je n’avais aucun nom de torero en tête, je ne connaissais même pas Israël Galvàn (je crois même que je vais attendre un peu avant de me renseigner), et pourtant on ressent les choses même quand on n’y comprend pas grand chose. Je voudrais écrire comme Didi-Huberman, m’emparer d’un sujet, le choisir, le porter comme il le fait.
A déconseiller évidemment aux Brigitte Bardot et autres. Evidemment.



15 commentaires:
j'avais lu un article sur le livre dans art press. ça me tente bien ce que vous racontez...je vais peut être me laisser tenter...
eh moi aussi je dois dire cela me tente, c'est bien évocateur ce joli ton et ces belles envolées...
Je n'ai pas lu ce art press, il est indiqué dans le livre qu'il s'agit du numéro de janvier 2006 pour ceux qui voudraient un avis plus, euh plus quoi? Plus art press en tous cas.
Et n'oubliez pas de me donner vos impressions si jamais vous le lisez, il y a toujours un mystère après la lecture d'un livre parce que si l'enthousiasme est au rendez-vous, il y a certainement une grande part qui en incombe au lecteur lui-même. La lecture est une rencontre, hum, c'est profond, bref, ça peut également être une rencontre ratée. Tout ça pour dire qu'il faut vous mettre dans de bonnes conditions pour lire ce livre, il vaut la peine d'avoir une belle rencontre. Sur ces belles paroles... Il coûte 15 euros.
Un passage de Valéry que je trouve beau et juste, ultime.
"Mallarmé dit que la danseuse n'est pas une femme qui danse, car ce n'est point une femme, et elle ne danse pas.
Cette remarque profonde n'est pas seulement profonde: elle est vrai; et elle n'est pas seulement vraie, c'est à dire se fortifiant toujours plus à la réflexion, mais encore est elle vérifiable, et je l'ai vue vérifiée.
La plus libre, la plus souple, la plus voluptueuse des danses possibles m'apparut sur un écran où l'on montrait de grandes Méduses: ce n'étaient point des femmes et elles ne dansaient pas." P. Valéry
merci pour ce passage, mais de quel ouvrage est-il extrait?
Pardon, "Degas, danse, dessin" par Paul Valéry dispo chez Folio essais.
Je me passionne pour Israel galvan, et en lisant tous vos commentaires et citations, je crois que Valéry disait également que les danseuses n'avaient pas de pieds, j'en sais quelque chose, on finit par ne plus les sentir...
Oui le livre du philosophe Didi Huberman est d'autant plus intéresssant qu'il parle de ce danseur avec beaucoup d'humilité et d'admiration. J'essaie d'écrire quelque chose qui face un rapprochement entre Picasso, Leïris, Nietzsche et Israel Galvan. Je ne suis pas au bout de mes peines...
Bien à vous,
Amel
Coquille :
pardon "fasse" en lieu et place de "face", je suis si absorbée par le taureau qui pourrait surgir par la pointe... que je fais toujours face...
Amel
Greets to the webmaster of this wonderful site! Keep up the good work. Thanks.
»
Your are Nice. And so is your site! Maybe you need some more pictures. Will return in the near future.
»
Merci de votre passage par le toit:)
Je continue ma quête sur Galvan et la tauromachie,
Amicalement,
Amel
Bavarde, Claire ? Oui, mais tellement intéressante... Je viens de découvrir un autre site sur l'art : galeriemc2.com, allez-y faire un tour !
Bavarde, Claire ? Oui, mais tellement intéressante... Je viens de découvrir un autre site sur l'art : galeriemc2.com, allez-y faire un tour !
Meg : Je viens de lire la 1ère partie et je succombe au charme moi aussi. Je n'ai plus qu'une hâte : celle de voir danser I. Galvan pour à mon tour pouvoir voir se déplier tout ce que le texte dit sur la subtilité du corps comme medium philosophique.
Bonjour à tous
Je suis un danseur amateur .. plutôt, voir totalement "banché" flamenco ..
Je commence un roman que vous pouvez lire sur le site : www.ledanseur.fr
A l'occasion .. Claire .. ou d'autres ..Merci de me dire ce que vous en pensez ...
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